Laurent Ballesta : « Nous étions plongeurs, passionnés par la mer ! » (2003)
1- Vous étiez plongeurs avant d’être biologistes, vous, alors ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous investir à ce point pour le milieu marin, au point d’en faire votre métier, l'un et l'autre ?
Laurent Ballesta : Nous étions plongeurs, passionnés par la mer. Sous l’eau, la première chose qui m’a marqué, c’est la vie marine ! De là, c’était forcément l’étude de cette vie qui me paraissait la seule issue. Cela aurait pu être l’archéologie ou autre chose, mais c’est ce qui semblait le plus passionnant.
Pierre Descamp : C’est aussi des métiers de passionnés. La plongée, la biologie marine, tout ça, c’est presque un tout. Moi, je ne concevais pas faire de la plongée sans faire de la biologie marine. Contrairement à d’autres plongeurs, je plonge essentiellement pour faire de la biologie.
2- Et ça fait longtemps que vous faites de la plongée sous-marine ?
Pierre Descamp : moi, ça fait moins longtemps que Laurent. En même temps que j’ai commencé à étudier la biologie à la faculté, j’ai commencé la plongée. Pour moi, c’était indissociable. Il y a des plongeurs qui plongent avec un point de vue de techniciens, ils sont passionnés par le matériel, etc. Il y en a d’autres, ça va être l’image... La photo. D’autres s’intéresseront à la sensation d’être sous l’eau, et puis d’autres enfin qui sont focalisés sur la biologie : sur ce qu’ils vont pouvoir voir, ce qu’ils vont pouvoir trouver, les différences, le fonctionnement des organismes marins. Je suis plutôt dans cette dernière catégorie de plongeurs. Même si effectivement, comme les autres, je prend énormément de plaisir à être sous l’eau. C’est un plaisir en soi. Je ne peux dissocier la biologie marine de la plongée…
Laurent Ballesta : Moi, je peux le faire. Ma première passion, c’est l’exploration sous-marine dans le sens que, à la rigueur, s’il m’avait été possible d’être cosmonaute, si j’en avais eu les capacités, ça m’aurait convenu tout autant. S’il y avait encore des terra incognita sur les cartes, j’aurai aussi pu être explorateur terrestre ! C’est vrai que c’est dans le milieu marin qu’il reste le plus d’espace à découvrir. On connaît parfaitement la carte de la planète Mars, mais personne n’est capable de dresser une carte des fonds marins de notre planète…
3- Comment, et dans quel but est née cette association, L'Oeil d'Andromède ?
Laurent Ballesta : Le but ? C’était de pouvoir allier les études à notre passion, faire de la biologie tout en étant sur le terrain, et en continuant à faire de l’image. Il n’y avait pas beaucoup de solution en tant qu’employé dans une quelconque structure, ou en tant qu’universitaire, pour continuer à pratiquer les trois : la plongée, la photographie et la biologie. Soit on lâchait la recherche et l’université, et on devenait reporter ! Mais c’est aussi un métier reporter… Il ne suffit pas de savoir faire des images pour être reporter. Soit, on restait biologiste en bureau d’études ou à l’université, et la photo devenait une activité du dimanche. Pour pouvoir tout faire, il nous fallait créer notre propre secteur d’activité. Du coup, on a monté l’association pour essayer de structurer cette idée et obtenir certains crédits, bénéficier de subventions, pour pouvoir commencer vraiment !
4- Quel genre de missions vous confie-t-on ? Et qui fait appel à vos services ?
Pierre Descamp :
En fait, on a deux grands types de secteurs d’activités qui sont intimement
liés… Les expertises en environnement marin qui représentent le véritable
travail de biologistes : aller sur un site, réaliser une étude d’impact
d’un aménagement récent, ou au contraire essayer de minimiser les impacts d’un
ouvrage à venir ou encore faire un plan de gestion pour une zone marine.
L’autre aspect concerne la communication et la valorisation des milieux
marins : prendre des photos, monter des films en collaboration avec
d’autres sociétés (comme l’Eau Si Bleue), réaliser des posters, enfin tous les
outils de communication et de réflexion qui gravitent autour de la protection
d’une aire marine. Le travail ne se limite pas à faire des images. C’est toute
une réflexion : comment communiquer, quels sont les atouts d’un site par
exemple.
Laurent Ballesta : Parfois, les gens qui gèrent un site ou une réserve naturelle n’ont pas forcément l’objectivité suffisante pour constater quels sont leurs atouts. Un regard extérieur peut être plus à même de comparer avec d’autres espaces marins, et ainsi mieux valoriser les atouts en question.
Pierre Descamp : En dehors de ces 2 grands types d’activités, il nous arrive d’être appelés pour des suivis scientifiques de récifs artificiels. On fait ça depuis 3 ans. Là, on repart sur une étude pour 5 ans.
5- Quel est votre travail respectif ?
Pierre Descamp : Laurent fait surtout les photos.
Laurent Ballesta : Pierre fait beaucoup plus d’expertise, de rédaction de protocole de travail…
Pierre Descamp : C’est moi l’intellectuel quoi !
6- Quelle place prend la photographie dans le cadre de votre travail, technique également ?
Pierre Descamp : C’est quasiment la base de notre association. S’il n’y avait pas la photo, l’Oeil d’Andromède n’existerait pas. Puisque même lorsqu’ on fait de l’expertise scientifique pure et dure, il faut la mettre en image, que les rapports d’étude soient le plus agréable possible et bien illustrée pour les clients. Quelque soit le travail qui nous est confié, il y a toujours cet aspect image !
Laurent Ballesta : A Banyuls, Pierre a trouvé une technique innovante pour réaliser une cartographie de limite inférieure d’herbier. A la rigueur, même si ce n’est qu’une petite étude qui n’est pas capable à elle seule de faire l’Oeil d’Andromède, pour cette fois-là, ça n’a pas été l’image mais bien une approche scientifique innovante qui a fait la différence avec les autres.
7- Ah, parce que vous êtes en compétition avec d’autres
entreprises dans cette branche d'expertise
Pierre Descamp : Il y a de petites entreprises privées, toujours les mêmes dans ce milieu. Mais, il y a toujours de la compétition. Heureusement, ça fait avancer les choses…
8- Comment procèdez-vous pour obtenir des clichés si spectaculaires ?
Laurent Ballesta : A chaque sujet sa meilleure technique d’approche, en fait. On utilise des recycleurs à circuit fermé à gestion électronique. Je pense que dans le milieu de la biologie et de l’image, on est probablement les seuls à travailler avec cet outil-là ! Maintenant, s’il s’agit d’approcher des dauphins ou des baleines, l’apnée est préférable. Comme je le dis, le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret. Si on veut faire de bonnes images, il faut passer énormément de temps, et investir dans du bon matériel. Un appareil ne suffit pas. Il faut avoir tout un panel de boitiers et d’objectifs. Encore une fois, c’est de l’investissement et beaucoup de temps et de travail !
9- Quel a été votre plus belle rencontre sous-marine ?
Pierre Descamp : Les plongées de rencontre avec de grands animaux tels que les requins albimarginatus, les requins à pointes blanches de Rangiroa. Plonger dans le bleu avec les pointes blanches, c’est sympa…
Laurent Ballesta : Moi, c’est un souvenir beaucoup plus vieux. J’avais 18 ans quand j’ai rencontré par le plus grand des hasards au large de Sète un "troupeau" de requins pélerins dont le plus petit devait mesurer 7 mètres ! On a passé des heures avec eux, à ne pas oser vraiment les approcher au début puis on a fini la journée accrochés sur leur dos, à monter debout sur leur dos ! Cela a a vraiment été ma plus grande émotion sous-marine, à en avoir de la fièvre dans la nuit qui a suivi : un truc de dingue. Et j’ai d’ailleurs commandé mon premier appareil photo, très modeste, à l’époque, un format plex, des petits appareils en plastique, juste après cette expérience que malheureusement, je n’ai toujours pas renouvelée. Donc, je n’ai pas une seule photo de requin pèlerin mais ça reste mon meilleur souvenir !
10- Et la rencontre sous-marine plus périlleuse ?
Pierre Descamp : La première fois que j’ai pris un appareil photo, je ne me suis pas aperçu que je n’avais absolument plus d’air dans ma bouteille à la fin de la pellicule. Et en plus, on avait des paliers à faire, c’était un peu... dommage !
11- Avez-vous observé des modifications de l'environnement sous la surface, avec l’apparition de l'algue Caulerpa taxifolia en Méditerranée ?
Laurent Ballesta : Pierre a vu de belles modifications du milieu marin à Mayotte. Mais, nous ne sommes pas spécialistes de la Caulerpa. Nous n’avons jamais eu l’occasion de l’étudier, ni de plonger vraiment dessus. Personnellement, je n’ai aucun recul sur l’avant-après Caulerpa taxifolia.
Pierre Descamp : Le débat scientifique très virulent est un peu clos. De toute façon, maintenant, c’est cuit ! Il fallait agir au début, au moment où hélas les scientifiques n’étaient pas d’accord. Maintenant, on ne peux plus l’éradiquer... On se trouve dans une période de changements globaux, où l’environnement à l’échelle planétaire est en train de se modifier de façon très brutale. Que ce soit en milieu corallien, en milieu tempéré en Méditerranée ou dans les régions froides, il y a des modifications sérieuses de l’environnement et on ne sait pas trop où l’on va. C’est un peu inquiétant. C’est à la fois excitant, puisqu’on se trouve dans une période charnière dont nous sommes les témoins.
12- Pour la récente marée noire du pétrolier Prestige en Espagne sur la côte de Galice (13 novembre 2002), hormis les oiseaux mazoutés quelles sont, pensez-vous, les éventuelles conséquences pour la faune pélagique ?
Pierre Descamp : Les conséquences, on les connaît, c’est… Non, en réalité, on ne les connaît pas tellement pour l'instant. On peut toujours mettre des doubles coques, même des triples, il y aura de toute façon toujours plus ou moins de naufrages! Donc, dans un premier temps, il est indispensable d’équiper les bateaux pour qu’ils soient bien sécurisés. Cela fait 30 ans que Cousteau dit qu’il faut des doubles coques sur les pétroliers. C’est d'ailleurs étonnant que l’on en soit même pas encore arrivé là ! Il faut toujours attendre une marée noire pour que les décisions soient prises. Que ce soit l’Amoco-Cadiz pour la création des doubles rails au large de la Bretagne, l’Erika pour justement penser à l’interdiction des simples coques sur nos côtes, le Prestige peut enfin être la mise en application ! Bon, c’est déjà un vrai problème, mais le second, c’est l’imbécillité des décisions. Envoyer le bateau au large, c’est un non sens total. Un bateau par 3500 mètres de fond, gavé de pétrole, qui suinte…et cela peut encore durer 5 à 10 ans, c’est vraiment une catastrophe ! On aurait dû l’envoyer sur la côte…
Laurent Ballesta :
Le rapport d’expertise aurait dû montrer qu’il ne fallait pas l’envoyer au
large. Il fallait se douter que la coque laisserait fuir le pétrole… Le
coût économique pour réparer de telles
catastrophes écologiques est considérable en terme d’opérations de nettoyage.
Je comprends l’avantage économique d’un simple coque, mais à long terme, cette
« économie » a un prix. Tôt ou tard, c’est l’environnement qui paye…
Conférence des Nations Unies sur l'Océan (du 9 au 13 juin 2025)
Les photos de la nature aident-elles à protéger ? Réponse de Laurent Ballesta (Groupe Nice-Matin)
.jpeg)

Commentaires
Enregistrer un commentaire