Télévision : dans les coulisses des Carnets d'Expédition de Francis Le Guen (2012)

Vortex, récifs coralliens, icebergs, lacs, etc. sur les chaînes France 5 et Voyage, l'animateur nous a entraîné en mers inconnues, peuplées d'étranges créatures... Des documentaires aussi dépaysants que décoiffants : interview (2012) !

- Francis, tu es animateur et auteur de toutes tes émissions. Un peu "cascadeur" aussi, non ? On a beau savoir que vous êtes tous des plongeurs expérimentés dans l'équipe, on tremble de vous voir dans ces courants tourbillonnants (Carnets d'Expédition, L'Origine des Mondes) ou sous la glace d'un iceberg qui pourrait se rompre à tout instant en Arctique (ép. Septentrion) par exemple. Jamais de doublure pour assurer ces plongées de l'extrême ?

Non, je tiens à faire moi même les plongées que je décris. C'est une question de respect pour les téléspectateurs, même si ce n'est pas l'usage habituellement en télévision où beaucoup de situations sont "mises en scène". Et puis j'aime ça ! Mais nous essayons de ne pas prendre de risques inutiles. 

Chercher le sensationnel à tout prix n'est pas le but. Chaque séquence doit apporter à l'histoire que je raconte... D'autre part, je suis toujours entouré d'une équipe de grands pros sur lesquels je compte, également plongeurs d'exception qui n'ont pas froid aux yeux, ni ailleurs. La séquence de plongée dans le vortex à Komodo avait été minutieusement préparée et tout s'est bien passé même si nous nous sommes laissés surprendre à un moment. Mais vous en saurez plus bientôt...


Carnets d'Expédition, épisode "Arctique : Septentrion, sur les traces des Vikings" (France 5, 2007)


- Justement, dans cet épisode, à un moment, René Heuzey et toi plongez en compagnie du venimeux dragon de Komodo ! Le filmer de si près, personne n'avait osé avant vous... Les requins, c'est une chose mais le plus grand lézard de la planète qui tue en une seule morsure : ça fait quoi d'aller « barboter » presque main dans la patte avec lui ?



Je crois que nous étions les premiers, en effet. Nous ne connaissions pas ses réactions dans l'eau. Et nous avons pris le risque, René et moi : au début, le varan s'est dirigé droit sur moi et j'ai dû dégager vite fait. Ensuite, il a nagé vers la côte et nous avons pu l'encadrer, nous rapprochant presque au contact. Sur la plage, après cette séquence riche en adrénaline, j'ai entendu pour la première fois René me dire avec son impayable accent marseillais : « Oh ! On va peut-être se poser un peu, là ? ». Je raconte l'histoire dans mon prochain livre Narcoses...

- Ces tournages ont l'air très physique. En combien de temps vous bouclez chaque émission ? Et en combien de plongées ?

Les Carnets d'Expédition sont tournés en 3 semaines avec de très nombreux déplacements : ce qui représente une moyenne de deux plongées par jour pour les différentes équipes. Pour ma part, j'alterne entre équipe terrestre et équipe sous-marine qui ne sont pas toujours aux mêmes endroits. Les tournages des Carnets de Plongée sont plus contraignants, eux : nous réalisons un épisode en 5 jours, voyages compris. Notre "record" ? L'épisode "l'eau des Guaranis" au Brésil, réalisé en 4 jours...

- Dans les Carnets de Plongée comme les Carnets d'Expédition, on sent le passé de plongeur spéléo' ressurgir régulièrement. Biologie, mais aussi géologie, archéologie et parfois astronomie se glissent avec facilité dans tes émissions. Cette curiosité pour l'histoire de la Terre ne t'a donc jamais quitté ? Quel est au juste le point de départ de tes programmes lorsque tu les imagines : la plongée ou la quête scientifique ?

Je cherche d'abord à raconter une histoire aux téléspectateurs. Tous les sujets que tu évoques m'intéressent et me servent à structurer cette histoire. Je suis très curieux « de nature ». J'aime apprendre, découvrir, avant de transmettre à ceux qui regardent. Et je suis un explorateur dans l'âme : pas question pour moi de montrer sans comprendre. Ce n'est pas une émission scientifique, mais ce n'est pas non plus simplement une "émission de voyage". J'essaye toujours d'expliquer, de mettre en perspective, d'ouvrir des champs de réflexion. 

Les documentaires sont souvent trop pauvres à cet égard, réalisés uniquement "au premier degré". Sans parler des émissions de "pseudo aventure", où là, on touche le fond.
A mon sens, dans un bon documentaire de terrain, on ne peut pas isoler un paysage, une action ou un propos de son environnement historique, géologique, et même cosmique parfois ! Dans la nature, tout est lié. Un poète disait : qui cueille une fleur dérange une étoile...

- Ce qui frappe et plaît beaucoup au public dans tes émissions, c'est ce côté authentique, sans fard ni paillettes jusque dans tes commentaires. Tout est montré, la nature, les hommes, des décors sublimes, l'avant, l'après, moins poétique, plus rustique : des gars au réveil « la tête dans le coaltar » pas peignés, pas « maquillés » sur le pont d'un grand rafiot (qui n'a rien d'un luxueux yacht de croisière plongée comme il en existe), toi qui goûte aux plats traditionnels offerts par tes hôtes (du dauphin dans cet épisode par exemple, du foie cru de phoque dans un autre, etc. !) sans tomber dans le piège facile du jugement moral de l'Occidental, etc. C'est ta façon de donner aux téléspectateurs une vision moins caricaturale de l'écologie et des peuples autochtones ?

Absolument ! Nous ne refusons pas le luxe quand il se présente. Mais toute l'équipe est confrontée aux réalités du terrain quand c'est nécessaire. C'est le scénario initial (et le budget relativement modeste de l'émission) qui dicte les conditions du séjour. Au coeur de la jungle de Bornéo, il n'y a pas d'hôtels 5 étoiles alors, nous couchons dans les hamacs et sous les moustiquaires... Ou à même les ponts des bateaux. Et il faut souvent improviser en fonction des aléas du voyage.

Quant à "l'écologie", je suis là pour montrer, en effet, et pas pour juger avec des à priori "occidentaux". Lorsque les Inuits chassent le phoque, le narval, l'ours depuis des millénaires pour survivre dans ce milieu particulièrement hostile, qui suis-je pour leur donner des leçons ? Par contre, la récente décision de massacrer les requins en pleine réserve marine à La Réunion pour soi-disant protéger les surfeurs me fait bondir ! Voilà qui sent la magouille à plein nez et les conflits d'intérêts...

D'une façon générale, je me méfie toujours un peu de ceux qui clament haut et fort vouloir "sauver la planète". Celle-ci en a vu d'autres au cours de sa longue histoire et n'a en fait pas besoin de nous. Il serait plus juste de dire que ce que nous cherchons à préserver, c'est nous même et notre mode de vie, occidental, riche de préférence... Ce qui est vrai aussi à l'échelle individuelle des "défenseurs". 

- Quelles aventures nous réserves-tu dans les prochains Carnets d'Expédition ? Où comptes-tu nous emmener ?

Pour l'instant, les expéditions sont en stand-by, faute de financement. Mais j'ai écrit la suite en cinq nouveaux épisodes. Ceux-ci devraient nous emmener en Antarctique, où je compte vous montrer l'eau dans "tous ses états" ; au Nicaragua, sur la piste du jade maya ; sur l'île  Cocos, dans un environnement souterrain jamais étudié ; au Venezuela pour découvrir une faune d'eau douce extraordinaire et peut-être un retour dans les îles de la Sonde avec mon complice Georges Robert pour plonger dans une source sacrée remplie d'anguilles géantes, entre autres péripéties... 

- Encore des eaux inconnues donc ! Et pour les Carnets de Plongée diffusés chaque vendredi soir sur la chaîne Voyage, les plongeurs attendent la suite. Qu'en est-il ? On parle beaucoup de cette nouvelle collection de livres du même nom qui sort à la rentrée en septembre : ils sont dans le même esprit que l'émission ?

La saison 4 des Carnets de Plongée est écrite et repérée avec 10 nouvelles destinations "de rêve". Nous vous en dirons plus fin septembre avec la nouvelle équipe de production. 
L'autre actualité, c'est effectivement cette nouvelle collection de livres chez Glénat, le 5 septembre en librairie. Il s'agit de récits, d'aventures vécues par les plongeurs. J'ai voulu offrir à la communauté ce qui, à mon sens, manquait le plus : des histoires...

Les inconditionnels des émissions seront sans doute surpris par le ton très libre. Dans ces livres, je révèle tout ! Ce qui, précisons-le tout de suite, ne sera pas du goût de tout le monde : il ne faut en aucun cas tenter d'imiter ce qui est raconté dans cette collection ! Avec ces récits qui devraient passionner aussi bien les plongeurs que le grand public, nous partirons d'abord pour "l'au-delà", celui des profondeurs où règnent les Narcoses. Puis nous deviendrons riches avec Trésors, écrit par Emmanuelle Levasseur. Les meilleurs écrivains de la mer m'accompagnent dans cette nouvelle aventure éditoriale et nous proposerons bientôt deux titres par trimestre : les épaves, les requins... Et beaucoup de surprises !

Interview de Francis Le Guen, par Caroline Lepage (2012)


Collection de livres Carnets de plongée : présentation (2012)




Info' en + : sur le blog de Francis Le Guen, découvrez également ses étonnantes fractales ! 

Livre : Les baleines ont-elles le mal de mer ? (avril 2012), conseil de lecture de mon cher collègue de travail à l'époque (et ami) Francis Le Guen





LITTORAL, EAU, OCEANS, PLONGEE, ENVIRONNEMENT MARIN
Lire aussi :

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Riviera Maya : le village d'Akumal au Mexique

Mort et idées noires du bon chien (de garde)

Décès, 6 Janvier 2026, d'un grand musicien, mon cousin : Frédéric Simonin