Plongée : le poisson "star" de la Méditerranée, le mérou brun

Loin des aquariums géants qui plaisent tant au grand public, Epinephelus marginatus -
 ou moins pompeusement le mérou brun - est une super star de la Mer Méditerranée ! Il n’hésite d'ailleurs pas à approcher ses premiers fans : les plongeurs sous-marins. Ainsi que les très bons apnéistes... Raison de plus, lorsqu’on a "la chance d'en être", de ces spécialistes de la Grande Bleue, pour s’intéresser encore d'un peu plus près à ce drôle de personnage du "Monde du Silence". D'abord, comment l’identifier ?

Pantouflard, solitaire – bien qu’à titre exceptionnel, il lui arrive de partager son royaume avec un ou deux autres mérous – Epinephelus marginatus (de son nom scientifique) n’est pas spécialement ‘beau gosse’... Enfin, ce n'est pas un très joli poisson, quoi. Mais sa large bouille attire facilement la sympathie. Voyez plutôt : une gueule tombante, la lèvre inférieure retroussée vers l’avant lui donnent un peu l’allure d’un "gros pépère bougon" ! Pépère ? Ce n’est sans doute pas ce que doivent penser ses proies lorsqu’il les gobe d’un coup, d’un seul dans sa grande bouche pourvue d’une multitude de petites dents coniques. Et puis, quelle vue il a ! Forcément, ses yeux proéminents lui offrent un champ de vision plutôt vaste, un atout pour ce poisson qui saura vous surprendre…

Côté taille ? Trapu, il dépasse facilement un mètre mais les plus grands atteignent 1,50 m pour un poids de 65 kg ! Sa livrée chocolat est couverte de taches blanchâtres qui rappellent les nuages, d’où son nom latin, Epinephelus (éthymologiquement, "Epi"- sur, "nephelus" - nuage)... Taches qui représentent de précieux indices, permettant aux biologistes de le reconnaître (après photo-identification facilitée grâce au logiciel Recomero, lequel contribue à la gestion de la population de mérous en Méditerranée) et d’étudier son comportement. En effet, le mérou fait parfois varier l’intensité de la couleur de ses taches pour avertir les intrus de ses émotions… et intentions ! Juvénile, celles-ci tirent sur le jaune plus marqué, alors que la couleur de l’animal adulte est brun-verdâtre.

Quoi d’autre pour ne pas le confondre avec un autre ? Sa longue nageoire dotée de 11 épines et d’une quinzaine de rayons mous, sa nageoire anale porteuse de 3 épines et 8 rayons mous et enfin, le discret liseré blanc dessiné sur le bord postérieur très légèrement arrondi de sa queue.

Où le rencontrer ?

Dans les régions chaudes : en Méditerranée bien sûr, et pourquoi pas - mais c’est plus rare - en Atlantique Est (du Golfe de Gascogne jusqu’aux côtes africaines). Adulte, il vit dans 10 à 20 mètres d’eau, alors qu’il se rencontre plutôt entre 5 et 10 mètres de profondeur lorsqu’il est plus jeune. Mais ne doutez pas de ses capacités de plongeur : le bonhomme descend facilement à des profondeurs situées aux alentours de 200 m ! Exigeant sur le milieu, il préfère les zones rocheuses aux herbiers de posidonies ou à la pleine eau. Avantages pour lui ? Disposer immédiatement d’abris en cas de besoin, et demeurer à proximité de son trou favori. Blessé, il n’hésite pas à s’y réfugier. Dans ce cas, il gonfle ses opercules, ‘hisse’ sa dorsale, et devient quasiment impossible à déloger !

Plats préférés ?

Simples mais variés : poissons, crustacés (en particulier les langoustes, rien que ça !), et céphalopodes (seiches, poulpes, calmars). Comment ? Vous pensez qu’il n’est pas assez rapide pour ce genre de proies ? Détrompez vous, le mérou dispose de muscles puissants qui lui permettent de réaliser de surprenantes accélérations. Ensuite, il ouvre simultanément la gueule et les opercules, créant ainsi en avant de sa bouche une forte dépression. Hop ! Sa victime est aspirée sans même avoir eu le temps de comprendre ce qu’il lui arrivait. D’ailleurs, il aime user de ce petit effet de surprise avec les plongeurs. Face à eux, il disparaît comme par enchantement. Et lorsqu’ils le croient parti, il réapparait aussi sec… dans leur dos. Emotion garantie !

Comment se reproduit-il ?

La biologie des mérous a quelque chose de fascinant. Les biologistes appellent ça ‘hermaphrodisme protogyne’. De bien grands mots pour expliquer qu’ils naissent femelles puis changent de sexe vers 10-12 ans (taille d’environ 80 cm) pour devenir mâles donc. Heureusement, ces jeunes femelles atteignent la maturité sexuelle quelques années avant la phase d’inversion sexuelle, soit vers l’âge de 4-5 ans pour une taille de 40 à 50 cm. Par contre, pendant l’épisode de différenciation des testicules, interdiction de flirter ! Certes, l’abstinence sexuelle est de courte durée et s’accompagne parfois d’un décalage de comportement : lorsqu’elles sont sur une zone où se trouve une forte concentration de messieurs, certaines femelles peuvent présenter des attitudes mâles typiques (territorialité), alors qu’elles ne disposent pas encore des attributs physiques correspondants... Bref, passés 15 ans, les mérous bruns sont tous des mâles qu’une longue vie active attend. Longue ? Oui, car si tout se passe bien, rien ne les empêche d’entrer au club des ‘quadra’, voire des quinquagénaires. Oui, des poissons âgés de plus de 50 ans !

Cette histoire d’inversion sexuelle peut-elle poser des problèmes d’une génération à l’autre ?

Evidemment. Un certain équilibre entre petits individus (les femelles) et grands (les mâles) est nécessaire pour la survie de l’espèce. D’autant plus qu’un mâle ne se reproduit qu’à condition d’avoir plusieurs dames à disposition. Compliquée la situation ? En effet. A la saison des amours - en été - les mérous se réunissent sur des sites spécifiques, et en avant le speed-dating ! Jusqu’à présent, ils préféraient roucouler dans le Sud de la Grande Bleue, du côté de la Tunisie (là où beaucoup de ceux qui sont installées sur les côtes françaises ont grandi). Mais ces dernières années, des témoignages parlent bien d’observations en plongée de bébés mérous de quelques centimètres à peine… Preuve que les mérous se reproduisent bien chez nous !

Quelle est l’histoire du mérou en France ?

Autrefois, dans les années 50, les mérous étaient abondants sur le littoral du Sud de la France. Puis, victimes d’une pêche non contrôlée - ils étaient très prisés pour le goût de leur chair mais aussi comme trophée de chasse (ils sont faciles à tirer) - la population s’est effondrée. Les autorités françaises ont donc décidé d’interdire la chasse sous-marine à partir du 2 avril 1993 et ce, jusqu’au 31 décembre 2007. D’où leur retour… Puis, le réchauffement climatique a joué en leur faveur en quelque sorte. Il fait aujourd’hui plus chaud dans les eaux du nord-ouest de la Méditerranée. Toutes ces conditions réunies leur donnent envie de s’y installer définitivement. C’est encore plus vrai en Corse, depuis la mise en place du moratoire en 1980 ! D’ailleurs, le phénomène est parti pour durer autour de l’Ile de Beauté car les mérous y sont protégés jusqu’au 31 décembre 2012… Du coup, mérous bruns, badèches, cerniers, mérous royaux et mérous gris profitent tranquillement des merveilleux décors que leur offre la Corse.

Y a-t-il d’autres espèces de mérous en Méditerranée ?

Oui. Le mérou brun appartient à la famille des Serranidae, sous-famille des Epinephelinae qui comporte 21 genres. Le sien, Epinephelus, compte une centaine d’espèces réparties dans le monde. En Méditerranée même, ils sont huit du clan des Epinephelinae... Il y a Epinephelus aeneus le mérou blanc, E. caninus le mérou gris, E. costae la badèche, Mycteroperca rubra le mérou royal et Polyprion americanus le cernier que vous pouvez tous croiser dans les eaux françaises, ce qui n’est pas le cas pour ses cousins de Haïfa (E. haifensis) et malabar (E. malabaricus). Voilà. Pour ceux qui veulent en savoir davantage sur Epinephelus marginatus, une seule adresse, celle du GEM (Groupe d’Etudes du Mérou) : www.gemlemerou.org. Cette association loi 1901 regroupant scientifiques et passionnés travaille main dans la main avec les plongeurs et les chasseurs sous-marins par l’intermédiaire de fiches d’observation… Alors, pourquoi pas vous ?

Caroline Lepage (article publié dans le magazine Apnéa, 2006)

Mérou céleste en Mer Rouge (Egypte)


A redécouvrir sur YouTube, le film Le Monde du Silence avec la plongée tropicale de l'équipe du Commandant Cousteau en compagnie de Jojo le mérou (Palme d'Or au Festival de Cannes, en 1956)


Attention, pas de confusion : le célèbre coelacanthe n'est pas un mérou ! Mais quelle est la particularité de ce poisson si mystérieux, alors ? Début de réponse avec les explications de l'équipe de plongeurs du biologiste marin Laurent Ballesta (2025)

LITTORAL, EAU, OCEANS, PLONGEE, ENVIRONNEMENT MARIN
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