Du grand requin (blanc) dans la Grande Bleue

On le croit très présent en Australie, paradis aussi de la Grande Barrière de corail. Mais du "Grand Blanc" en Méditerranée ? On s'est trop longtemps moqué de ces « histoire marseillaises » relatant la rencontre de bêtes monstrueuses. La présence du grand requin blanc en Méditerranée, entre autres espèces potentiellement dangereuses, est pourtant une réalité. C'est même ici, en Méditerranée, que vivraient les plus gros spécimens...

Quid du super Big Boss qui a fait trembler des générations entières de téléspectateurs ? « Le populaire Carcharodon carcharias ? Il fréquente occasionnellement nos eaux méditerranéennes. Plusieurs grands spécimens ont même été capturés dans les eaux sétoises » confirme le biologiste marin Nicolas Ziani. Alors, il y a bien du "blanc" en Méditerranée ! Oui, et pas qu’un peu. Il faut dire que l’animal aime les eaux tempérées. Il aurait même fait de la région entre Sicile et Tunisie l’une de ses zones de reproduction…

Quant à sa présence le long de notre littoral, l’expert italien Alessandro de Maddalena, membre-fondateur du Groupe d'Etude des Requins de Méditerranée (MSRG), en a carrément fait l’objet de son dernier livre croustillant à souhait : "Le grand requin blanc sur les côtes françaises" (publié aux éditions Turtle Prod). Photos à l’appui, le chercheur atteste que les histoires de captures n’ont rien de légendes urbaines. On a remonté du blanc en 1888, 1910, 1935, 1940, 1943, 1946, 1956 au large du Grau-du-Roi (Espiguette), en 1889 à La Seyne-sur-Mer, en 1909 près de Martigues, en 1912 à Six-Fours-les-Plages, en 1925 et en 1956 à Marseille, en 1956 et en 1991 près de Sète (naturalisé, vous pouvez admirer le premier spécimen sétois de 5,89 m au Musée Cantonal de Zoologie de Lausanne en Suisse) ou encore en 1984 en Corse.

Aucun doute, les pêcheurs ont le privilège des observations en surface… et des montées d’adrénaline ! Vous vous demandez si les mêmes peuvent se vivre en plongée ? On vous a vaguement parlé d’une anecdote toute marseillaise, certainement arrosée de pastaga tant elle semble dingue ? Des gars auraient eu une trouille bleue face à un grand blanc sorti de nulle part ?

Roulement de tambour : c’est exact. Et il existe d’autres histoires de ce genre. En 1986, deux marins-pompiers tombent au Tiboulen du Frioul sur un colosse peu farouche d’au moins 5 mètres. En 1998, au cap d’Antibes, un homme se fait charger (ses bouteilles s’en souviennent encore). En 2001, au-dessus de l’épave du Miquelon près de Marseille - ah, la fameuse histoire ! - une palanquée entière remonte à toute berzingue sur le bateau pendant que deux retardataires éprouvent le grand frisson sous le regard noir d’un Carcharodon de 6 mètres ! En 2002, au Cap Ferrat entre Villefranche et Beaulieu, un grand blanc aperçu par trois plongeurs se contente de passer tranquillement sur le fond

En danger

OK, il y a du squale sur nos côtes. Seulement, pour combien de temps encore ? La cohabitation avec les humains n’est pas au beau fixe, y compris en Méditerranée. Oh, pas pour des conflits liés aux attaques : il y en a si peu dans cette région du globe. Non, le problème Numéro Un devant la destruction de l’écosystème marin et la lente reproduction des requins, c’est la pêche...

Elle décime les squales dans tous les océans. 70 millions de requins périraient chaque année, essentiellement abattus pour leurs ailerons valant de l’or sur les marchés asiatiques. Bizarrement, dans la Grande Bleue, la situation est encore différente, peut-être plus tragique encore. Car beaucoup finissent en prises accessoires de la pêche en eau profonde ou de celle à l’espadon et au thon rouge. Un sacré gâchis !

Parue en 2008 dans la revue Conservation Biology, l'étude de Francesco Ferretti et de ses collègues de l’Université de Dalhousie au Canada tire la sonnette d’alarme. Réalisée sur cinq espèces majeures (peau bleue, requin renard commun, marteau commun, mako, taupe commun), elle assure qu’en près de deux siècles, l’abondance des requins de Méditerranée aurait chuté de plus de 97%. La palme revient à la population du requin marteau qui, en 200 ans, aurait perdu 99% de ses troupes ! 

Oui, vous avez bien lu : presque tous "nos" grands requins marteaux ont disparu de la Grande Bleue (sans qu'on s'inquiète plus que cela de la disparition de l'espèce) ! L’heure est grave, dans l'ensemble, pour tous les squales... A tel point que « le taux de déclin des populations de requins en Méditerranée est plus élevé que celui d’espèces semblables dans le Golfe du Mexique » nous annonce-t-on. Un an plus tôt, un rapport du groupe d’experts en requins de l’IUCN allait dans le même sens. « Nos analyses révèlent que la Méditerranée est l’un des endroits les plus dangereux au monde pour les requins et les raies » s’indignaient-ils.

Un requin-marteau attaque une raie (2021, National Geographic)


Globalement, la France n’est pas étrangère au déclin des squales des eaux qui l’entoure. D’une part, elle est importatrice de requins. D’autre part, elle en prélève elle-même. En 2004, l’Europe remontait plus de 100 000 tonnes de requins et de raies dans ses filets : au premier rang, l’Espagne avec 38000 tonnes ; au second, la France avec plus de 21000 tonnes (pêchées à 99% en Atlantique Nord) ! La bonne nouvelle, c’est que très récemment, l’Europe a mis en place un moratoire sur la pêche du requin taupe et de l’aiguillat. La mauvaise ? C’est qu’il n’empêchera pas les pertes colossales liées aux prises accessoires des chaluts profonds et des palangres

Caroline Lepage (dossier publié dans le magazine Plongeur.com en 2010)


Interview

Nicolas Ziani, biologiste marin, cofondateur de l’association AILERONS (avec Stéphane Hamon)

- D’où vous vient cette passion pour les requins ?

De mon enfance. Né à Montpellier, j’ai fait beaucoup de voile entre La Grande Motte et l’Espiguette, et de snorkeling. Les livres d’animaux et les films du Commandant Cousteau ont fait le reste. J’ai consacré mes études à ma passion. En 2005, j’ai rejoint le Groupe d’Etude des Requins de Méditerranée (MSRG), et créé en 2006 l’Association AILERONS.

- Quels sont les objectifs de votre Association ?

Participer par un travail scientifique et éducatif à une meilleure connaissance des requins et des raies. L’ensemble s’inscrit dans un objectif de conservation de ces espèces.

- Et pourquoi étudier les requins de Méditerranée en priorité ? Quelles actions y menez-vous ?

Originaire du Languedoc-Roussillon, et amoureux de la Grande Bleue, il me tenait à cœur d’y mener les premières recherches de l’association. Une part importante de notre travail - marquages, prélèvements - est effectuée avec des pêcheurs (nous sommes partenaires de la Fédération Nationale des Pêcheurs Plaisanciers et Sportifs Français FNPPSF). 

Nous étudions la génétique des populations et l’impact de la pollution sur des espèces phares (requin bleu, renard commun ou raie pastenague violette). Nous avons plusieurs autres projets : l’étude du requin griset avec l’Université de Malte, du requin bleu avec le laboratoire du CRIOBE de Perpignan, notre campagne de recensement des observations de raies diable de mer, etc.

Nous avons aussi participé au tournage du film « Méditerranée, requiem pour les requins »  réalisé en mars 2010 par Stéphane Granzotto. Passages dans la presse, à la radio, la télévision, conférences scolaires nous permettent de présenter la biodiversité des requins et raies de nos côtes au grand public, tout en insistant sur leur rôle au sommet de la chaîne alimentaire marine...

- Sachant que les pêcheurs vous informent également, les plongeurs peuvent-ils vous aider eux aussi ?

Oui puisque nous effectuons un travail sous-marin : prises de photos, vidéos, suivi des animaux… Nous les accueillons donc avec plaisir dans nos expéditions ! Et ils peuvent aussi nous signaler leurs observations.

- Selon vous, loin du vieux cliché du film "Les Dents de la Mer", l’image des requins a-t-elle enfin évolué ?

Oui, même si lors de nos conférences, les questions les plus fréquentes concernent les attaques. Bien sûr, les documentaires présentant l’importance des requins sont de plus en plus nombreux. Mais des films comme les Dents de la Mer sont toujours diffusés. Le travail de sensibilisation reste nécessaire. Pour faire évoluer les mentalités, il faut présenter le requin comme un prédateur indispensable à notre survie, et plus comme un grand blanc à la gueule dégoulinante d’hémoglobine ! Il existe quand même plus de 400 espèces de squales…

- Peut-on en observer sur nos côtes ?

La plupart sont présents durant l’été car les eaux plus ensoleillées sont propices au développement de la vie sous-marine. Mais pour les plongeurs ou les plaisanciers, il est compliqué de les observer spontanément. Les pêcheurs sont pratiquement les seuls à le faire lorsqu’ils les capturent.

- Justement, les requins sont menacés par la pêche en Méditerranée. Comment mieux les protéger ?

Ici, le problème vient principalement de captures accidentelles. Il ne faut pas nécessairement interdire la pêche, mais plutôt entretenir un dialogue de proximité avec les pêcheurs, expliquer l’importance de ces animaux pour la préservation de l’écosystème marin et la pérennité de leur activité. Il faut les inviter à relâcher les requins vivants quand ils le peuvent...

Nicolas Ziani a recensé toutes les observations de requins blancs depuis le Moyen-Age (France 3, 2024)

 

Les requins sont-ils réellement "des tueurs" d'êtres humains ?

En Europe ? Pas tellement en fait. Certes, quelques histoires font froid dans le dos comme cette autopsie réalisée en 1909 : en ouvrant le ventre d’une femelle de 4,5 m capturée en Sicile, les biologistes italiens Condorelli et Perrando trouvèrent les restes de trois cadavres humains ! Heureusement, d’ordinaire, le régime alimentaire d’un grand blanc en Méditerranée ne se compose que de dauphins, tortues et gros poissons (mako, peau bleue, espadon, etc.)

Concrètement, que dire des attaques dans les eaux européennes ? L’International Shark Attack File (ISAF), chargé de répertorier de tels incidents dans le monde, en cite 39 (dont 18 fatals) entre 1847 et 2008. Histoire de comparer, combien en Floride ? 610 entre 1882 et 2008. Australie ? 358 (1700-2008). Afrique du Sud ? 213 (1905-2008)…

En Europe, le dernier décès, très médiatisé à l’époque, remonte à 1989. Le pauvre Luciano Costanzo, parti faire de la chasse sous-marine près de Piombino en Italie, fut dévoré en surface sous les yeux de son fils ! C’est d’ailleurs dans ce pays que les attaques enregistrées par l’ISAF en 160 ans sont les plus nombreuses : 12 dont 3 mortelles, juste devant la Grèce (9 dont 8 décès) et la Croatie (5 dont 4 décès). La France aurait connu 4 cas avérés dont un fatal.

Extrait du film Les dents de la Mer (1975) : "Il nous faudrait un plus gros bateau"

 


Quid de la raie Manta en Méditerranée, légende ou pas ?

La raie Manta géante ou raie Manta océanique (Manta birostris, de son nom latin) ?  Désolé, c’est un mythe. Aucune publication scientifique ne rapporte sa présence en Mer Méditerranée. Sans doute préfère-t-elle des eaux plus chaudes ? Pour autant, les histoires de « raies géantes » qui circulent, elles, sont vraies !

En effet, 35 espèces de raies (proches parentes des requins) fréquentent la Grande Bleue. Or, la manta fait partie de la famille des Mobulidés qui comprend également le genre Mobula. Il compte neuf espèces. Et bonne nouvelle : la plus grande d’entre elles - la raie Mobula (Mobula mobular en latin) portrait craché de sa cousine Manta - adore la Méditerranée !

Sa présence y est signalée depuis longtemps : échouage à Narbonne en 1966, captures à Nice en 1810, dans le Golfe d’Aigues-Mortes en 1990, le Golfe de Gabès (Tunisie) en 2000 ou plus récemment, en 2008, dans l’Adriatique lorsqu’un mâle de 3 mètres empêtré dans un chalut pélagique a été relâché.

Bon, la raie Mobula, plus petite que la raie Manta, d’accord, mais ce "diable de mer méditerranéen" aux 5 mètres d’envergure a quand même des dimensions qui font rêver…


LITTORAL, EAU, OCEANS, PLONGEE, ENVIRONNEMENT MARIN
Lire aussi :

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Riviera Maya : le village d'Akumal au Mexique

Mort et idées noires du bon chien (de garde)

Décès, 6 Janvier 2026, d'un grand musicien, mon cousin : Frédéric Simonin