Grand Bleu : les corps sous pression
Ah, la plongée sous-marine, quel merveilleux moyen d'échapper à la pression du quotidien... Pression, vous dites ? Erreur, s'il y a un endroit au monde où la pression s'exerce « de toutes ses forces » sur les êtres vivants, c'est bien en mer. Certes, ils ne se voient pas mais des sommets aux abysses, les bars font la loi ! Démonstration.
En physique, la pression se définit comme une force s'appliquant sur une surface. Pas encore à l'eau mais en plein préparatifs, nous subissons déjà la pression de l'air, mélange de gaz (78% d'azote, 21% d'oxygène et 1% divers) pesant 1,2 gramme par litre.
Beaux bars
Tant que ça et même pas mal ? Pas déformés ? Ni conscients de l'exploit ? Rien de rien, grâce à nos tissus essentiellement composés de liquides, fluides incompressibles (le corps, c'est 65% d'eau). Quid de ces cavités remplies d'air, fluide compressible : estomac, oreilles reliées aux sinus, poumons, intestins ? « No problem » grâce aux échanges gazeux de la respiration qui assurent l'équilibre de pressions entre elles et le milieu extérieur.
Ce sont donc les variations de pression qui perturbent nos organes creux. Elles se manifestent plus vite encore dans le grand bleu, l'eau pesant plus lourd (1,026 kg/L) que l'air. Résultat, la pression hydrostatique (de l'eau) augmente d'un bar tous les 10 m (0 en surface, 1 b à -10 m, 2 à -20, etc.). Celle-ci s'ajoute à la pression atmosphérique pour donner la pression absolue : 2 b à -10 m (1+1), 3 à -20 (1+2), etc.
Paradoxe, quelques secondes de palmage suffisent pour aller à -10 m (2 b) et s'exposer au double de la pression en surface (1 b) alors que 2 jours de marche sont nécessaire pour gravir le Mont Blanc (4810 m) et la voir seulement réduire de moitié (0,5 b). Preuve que même invisibles, sous la surface, les bars font la loi !
Déserts marins ?
Le naturaliste anglais Edward Forbes et sa théorie azoïque y sont pour beaucoup. En 1844, de quelques dragages infructueux à l'approche des 400 m en mer Egée, il tire la conclusion qu'il n'y a plus de vie au delà de 550 m.
Il faut attendre la fin des années 1870 pour que les savants acceptent enfin l'évidence. Lors de la première campagne océanographique circumterrestre, les récoltes du Challenger jusqu'à -5000 m et les publications de Charles Wyville Thomson qui en découlent ne laissent plus de place au doute.
Bon, mais alors, où s'arrête la vie ? Pour le savoir, remontons le temps. 23 janvier 1960, nous voici à bord du Trieste avec Don Walsh et Jacques Piccard (concepteur de ce bathyscaphe mythique avec son Auguste père). Objectif : 11 km de descente dans la fosse océanique des Mariannes, la plus profonde de la planète ! Il fait noir. Les chiffres défilent -200 m, -500, -1000. Dans ce long périple vertical, la pression devient colossale.
Après 4h30 de plongée, victoire, nous touchons le fond. Et là, finalement, face à un projecteur du Trieste posé à -10 916 m sous pas loin de 1100 bars de pression, un animal évolué ! Un poisson selon Jacques Piccard qui ajoutera plus tard : « ainsi donc, en une seconde mais après des années de préparation, nous pouvions répondre à la question que des milliers d'océanographes s'étaient posée. La vie, sous forme supérieurement organisée, était donc possible quelle que soit la profondeur ». Non seulement possible quelque soit la pression, mais aussi exubérante par endroits comme le décrit Daniel Desbruyères, chercheur à l'Ifremer dans son brillant ouvrage Les trésors des abysses...
Caroline Lepage (dossier publié dans le magazine Plongeur.com, 2012)
Adaptation aux fortes pressions : chacun son truc
De toute façon, ici bas, les vertébrés se font rares, surtout les aériens. Pourquoi se dépenser en apnée dans le noir et le froid ? Seuls la tortue luth et quelques autres - éléphant de mer, mésoplodon, cachalot, ziphius - s'aventurent à -1200 m. Mieux équipé que nous, si un cétacé peut se le permettre, c'est grâce à la flexibilité de sa cage thoracique, à son volume pulmonaire réduit, son coeur énorme, au stockage d'oxygène dans ses muscles, à sa sensibilité au CO2 inférieure, au ralentissement de son rythme cardiaque, à la réduction du nombre de sinus dans son crâne (sinus comblés par les « réseaux admirables »), à l'épaississement des parois de ses alvéoles pulmonaires, au collapsus total de ses poumons à grande profondeur bloquant le passage d'azote des alvéoles aux capillaires, etc.
Plonger bien plus bas ? Difficile pour l'organisme car les hautes pressions déstabilisent la structure des protéines (d'où des enzymes rendues inefficaces) et figent les lipides (alors qu'une cellule fonctionnelle a besoin de membranes fluides).
Bref, les profondeurs appartiennent aux invertébrés : en pleine eau, aux céphalopodes tous flasques (pieuvre de cristal, calmar géant, vampire, etc.), aux organismes gélatineux (méduses, zooplancton) et au sol, aux coraux froids, éponges, vers, anémones, concombres de mer et crustacés.
Le Grand Bleu, sauvetage d'un plongeur en apnée dans une épave en Sicile (film, 1988)
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